L’Estaque est un ancien village de pêcheurs au nord-ouest de Marseille, dans le 16e arrondissement, à une dizaine de kilomètres du Vieux-Port. Cézanne y a peint la baie une vingtaine de fois, et Braque les maisons qui ont donné son nom au cubisme. Aujourd’hui, on y vient pour le Chemin des peintres, pour les chichis frégis du port, et parce que la vie de village y a survécu à la ville.
Pourquoi L’Estaque s’appelle-t-il L’Estaque ?
Le nom vient du provençal estaca, le pieu ou l’anneau où les pêcheurs amarraient leurs barques. Le village est médiéval : sa première mention écrite, dans les archives de la cathédrale, date du 30 novembre 1294.
Pendant des siècles, tout a tourné autour de la pêche : sardine, thon, langouste. En 1878, on comptait environ 75 patrons pêcheurs et 250 bateaux, puis plus de 400 pêcheurs au début du XXe siècle.
Au XIXe siècle arrivent les tuileries, dont l’argile partait jusqu’au Mexique, puis les usines chimiques (soufre, soude, Pechiney). Des ouvriers venus du Piémont et d’Espagne s’installent. Les courées ouvrières datent de cette époque, comme les « folies », ces maisons d’été. La population passe de 328 habitants en 1818 à 13 536 en 1931.
La gare ouvre en 1848 ; elle est classée monument historique depuis 2012.
Sous les collines de la Nerthe, derrière le village, passe le tunnel du Rove. Il a été construit de 1911 à 1927 : 7 120 mètres de long, 22 de large, 15 de haut. C’était le plus grand canal souterrain du monde, entre le port de Marseille et l’étang de Berre. Le président Doumergue l’inaugure le 25 avril 1927. Le 16 juin 1963, un effondrement le ferme pour de bon.
Après guerre, les usines ferment. Le port est resté, avec le souvenir des peintres et un esprit de village qui tient toujours.
Cézanne à L’Estaque : « une carte à jouer »
Cézanne vient à L’Estaque probablement dès 1865, certainement en 1869, puis pour de longs séjours de 1876 à 1885. Sa mère avait une maison près de l’église. Après 1886, il ne revient plus.
Le 2 juillet 1876, il écrit à Pissarro :
« C’est comme une carte à jouer. Des toits rouges sur la mer bleue. »
Et plus loin : « Le soleil est si effrayant qu’il me semble que les objets s’enlèvent en silhouette non pas seulement en blanc ou noir, mais en bleu en rouge, en brun, en violet. »
Les toits rouges, la mer bleue, la baie au fond : il en tirera toute une série. Le Metropolitan Museum de New York parle d’« une vingtaine de vues de L’Estaque ». Sur la toile que conserve le Met, peinte vers 1885, on distingue Notre-Dame de la Garde de l’autre côté de l’eau.
Le musée d’Orsay, lui, conserve Le Golfe de Marseille vu de L’Estaque (1878-1879). C’est le premier Cézanne entré dans les collections nationales françaises, avec le legs Caillebotte en 1894.
Braque et la naissance du cubisme
Georges Braque arrive en octobre 1906 et reste jusqu’en février 1907. Il revient en 1907, puis en 1908. Cézanne est mort en 1906 : les deux hommes ne se sont jamais croisés ici.
En 1908, Braque peint les Maisons à l’Estaque, aujourd’hui au Kunstmuseum de Berne. Les maisons y deviennent des volumes simples, sans ciel ni détail. Le Salon d’Automne de 1908 refuse la toile. Matisse siège au jury et, selon le récit resté célèbre, il aurait parlé d’une peinture faite de « petits cubes ». En novembre 1908, le critique Louis Vauxcelles écrit que Braque réduit tout « à des cubes » ; en 1909, il parle de « bizarreries cubiques ». C’est le marchand Kahnweiler qui expose finalement les toiles dans sa galerie.
On présente souvent ces Maisons à l’Estaque comme le premier paysage cubiste. Une chose est sûre : le mouvement doit son nom aux paysages de L’Estaque. Le Viaduc de L’Estaque (1907) est au Minneapolis Institute of Art.
Renoir, Derain, Dufy et les autres
Renoir vient en janvier 1882 et peint aux côtés de Cézanne ; ses Rochers à L’Estaque sont au MFA de Boston. Derain peint Le Tournant de la route, L’Estaque en 1906, une œuvre majeure du fauvisme, aujourd’hui au MFA de Houston. Dufy peint Arbres à l’Estaque en 1908.
Friesz (1907), Marquet (1916-1918), Monticelli et Guigou ont aussi travaillé ici.
Le Chemin des peintres : le parcours à pied
Le Chemin des peintres, ce sont 8 panneaux en lave émaillée, chacun avec la reproduction d’une toile peinte sur place. On part de la jetée du port, et il faut compter environ 2 heures à pied.
Le parcours passe par la place de l’Église, les vallons du Marinier et des Riaux, le port, le fort de Corbière et Notre-Dame de la Galline. À chaque arrêt, on compare la toile et le paysage. Les toits ont changé ; la lumière, beaucoup moins.
Partez tôt le matin ou en fin d’après-midi, quand le soleil est bas. Et mettez de bonnes chaussures : ça monte dans les vallons.
Où voir les tableaux de L’Estaque ?
Les toiles peintes ici sont aujourd’hui un peu partout dans le monde :
- Musée d’Orsay, Paris : Le Golfe de Marseille vu de L’Estaque, Cézanne.
- Musée de l’Orangerie, Paris : Le Pin à l’Estaque, Cézanne.
- Metropolitan Museum, New York : Le Golfe de Marseille vu de L’Estaque, Cézanne, vers 1885.
- Art Institute of Chicago : La Baie de Marseille vue de L’Estaque, Cézanne.
- Kunstmuseum, Berne : Maisons à l’Estaque, Braque.
- MFA Boston (Renoir), MFA Houston (Derain), Minneapolis Institute of Art (Braque).
À Marseille même, le musée Cantini expose Arbres à l’Estaque de Dufy, une œuvre du Centre Pompidou déposée à Marseille depuis 1987. Le musée a renouvelé son accrochage en mai 2026. Pour voir une toile de L’Estaque sans quitter la ville, c’est le seul endroit.
Chichis frégis et panisses : le goûter de L’Estaque
Le chichi frégi est né dans les années 1930 : c’était la friandise du dimanche en bord de mer pour les familles des tuileries. La pâte mêle farine de blé et farine de pois chiche, avec de la fleur d’oranger, et on la frit en bâtons d’une vingtaine de centimètres. Le « bada », la chute qu’on vous offre en plus, se donne en signe d’amitié.
La panisse, galette de pois chiche frite, se mange plutôt à l’apéritif.
Les kiosques sont sur le port : Chez Magali, qui frit ses chichis depuis 1947, Chez Freddy et Lou Goustado de l’Estaco.
Le samedi matin, il y a marché près de la plage. L’été, le port accueille les joutes nautiques du club La Fine Lance Estaquéenne.
L’Estaque au cinéma : les films de Guédiguian
Robert Guédiguian, né à Marseille en 1953, a grandi à L’Estaque. Il en a fait le décor de ses « Contes de l’Estaque » :
- L’argent fait le bonheur (1993)
- Marius et Jeannette (1997), sélectionné à Cannes dans la section Un Certain Regard, prix Louis-Delluc et César de la meilleure actrice pour Ariane Ascaride
- À l’attaque ! (2000)
La Villa (2017) a été tournée un peu plus loin, dans la calanque de Méjean, sur la Côte Bleue. Si vous revoyez Marius et Jeannette avant de venir, vous reconnaîtrez les ruelles et les courées en marchant.
Pratique
- La navette maritime relie le port de L’Estaque au Vieux-Port en 35 minutes, en saison (2026 : du 25 avril au 27 septembre, un départ par heure, billet en vente à bord). Vérifiez les horaires sur rtm.fr.
- Depuis la villa, le port de L’Estaque est à quelques minutes, en contrebas.
- Le Chemin des peintres part de la jetée du port : 8 panneaux, environ 2 heures à pied.
- À Marseille, Arbres à l’Estaque de Dufy est au musée Cantini.
- On peut venir toute l’année : la chaîne de la Nerthe abrite L’Estaque du mistral.
FAQ
Où voir un tableau de L’Estaque à Marseille ? Au musée Cantini, qui expose Arbres à l’Estaque de Raoul Dufy (1908), en dépôt du Centre Pompidou depuis 1987. Les Cézanne sont à Orsay, à l’Orangerie, au Met et à Chicago.
Combien de temps dure le Chemin des peintres ? Environ 2 heures à pied. Le parcours part de la jetée du port et compte 8 panneaux qui reproduisent des toiles peintes sur place.
Comment aller de L’Estaque au Vieux-Port ? En saison, la navette maritime relie le port de L’Estaque au Vieux-Port en 35 minutes, avec un départ par heure (2026 : du 25 avril au 27 septembre).
Qu’est-ce qu’un chichi frégi ? Un beignet en bâton, à base de farine de blé et de pois chiche, parfumé à la fleur d’oranger. Il est né à L’Estaque dans les années 1930, et on le mange sur le port, chez Magali depuis 1947.
Séjourner à Villa Byblos
Sur les hauteurs de L’Estaque, Villa Byblos regarde la baie que peignait Cézanne. La vue sur la mer s’ouvre à 180°, de Notre-Dame de la Garde aux îles du Frioul et jusqu’à l’entrée de la Côte Bleue, et le soir le soleil se couche sur la mer. Quatre chambres, jusqu’à 8 personnes, et le port en contrebas pour les chichis de fin d’après-midi.